Il est, de prime abord aisé de constater, dans nombre de pays africains, l’absence de coopération de l’administration avec le monde de l’expertise. L’administration, dans son rôle de gestionnaire, n’a eu de cesse, dans ces divers pays, de tourner le dos aux hommes de l’art, au détriment de l’intérêt général. Il en est ainsi, à titre d’exemple, en matière de rédaction et de conclusion de contrats exigeant un niveau élevé de technicité et deconnaissances approfondies et pointues, particulièrement en droit des affaires. Pareille incurie se solde inconsidérément pour le Trésor public de nos divers pays, par un gaspillage significatif, dont des frais d’arbitrage, toutes les fois que se posent des problèmes d’interprétation de clauses contractuelles équivoques. Dans ce contexte, malheureusement les gestionnaires publics ont rarement recours à la consultation, à l’avis éclairé, et lorsqu’il leur arrive de le faire, c’est très occasionnellement à l’expertise locale. Or celle-ci est indiscutablement plus proche des réalités du terrain. Ils lui ont, de tout temps préféré un savoir « exotique ». Un autre exemple met en évidence la tendance de certains d’entre nos hauts fonctionnaires qui continuent de privilégier le mode de l’appel d’offre international. En tentant d’éviter l’écueil du chauvinisme, il est à remarquer que « nul n’est, (certes), prophète en son pays », ou plutôt, y aurait –il davantage de bénédiction, de « baraka », dans les retombées de prestations acquittées en devises sonnantes et trébuchantes ? Argument certainement bien plus convaincant que la rebutante probité !
Les pays qui sont infectés par un tel virus s’étonnent de ne pas parvenir à se développer réellement. Il est constant que l’administration et le monde de l’expertise sont tous deux, normalement des instruments essentiels, spécialement dans les activités de gestion, en vue de consolider l’efficience et partant la performance. Effectivement, avec ces deux outils de développement, devraient logiquement interagir les principaux facteurs et leviers de l’édification d’un pays. Le bon sens nous enseigne que tant qu’il n’y a pas de synergie réelle entre eux -comme c’est encore le cas- il ne saurait y avoir de démarrage effectif d’une quelconque activité susceptible d’être prise en compte.
LA NECESSITE DE DEBATS DE SOCIETE
Dans le présent propos, il n’est pas question de traiter, tour à tour, de ces deux instruments de développement, mais d’en donner un simple aperçu, en s’inspirant du bon sens, de façon à concourir autant que faire se peut, à susciter au sein de la société, de la part de l’élite et notamment des gestionnaires, un débat inclusif, sérieux et fécond sur la relance du développement, en particulier socio-économique. Un tel débat servirait, sans nul doute, par la même occasion, à faire naitre des échanges d’idées en vue de relever notre niveau de connaissances. A ce propos, il appartiendrait, aux spécialistes de diverses disciplines, de s’appesantir éventuellement, sur les thèmes susceptibles d’être utilement et opportunément débattus. Ce faisant, parallèlement à l’objectif essentiellement économique, les différents orateurs exprimeraient leur intention de prendre soin de tout auditeur, en sa qualité de consommateur de connaissances. De la sorte, ils se conformeraient à l’air du temps, à l’évolution des idées, qui font, aujourd’hui, de ce dernier, le centre d’intérêt de toute activité de nature à favoriser son bien-être, qu’il soit matériel ou intellectuel.
De même, le foisonnement d’échanges d’idées, entraine généralement l’élévation du niveau intellectuel de la population, et partant la formation ou la consolidation d’une opinion publique digne d’être prise en compte. Celle-ci serait, dès lors, en mesure d’exhorter les hauts responsables africains à prendre davantage en considération l’avis des experts, en toutes spécialités. De même, ces derniers doivent par ailleurs, œuvrer, autant que de besoin, en symbiose, pour optimiser beaucoup plus les conseils et prestations dispensés spécialement à l’adresse de l’administration.
De tout temps, la quasi-totalité des pays africains est demeurée - et semble demeurer, quelques décades encore - dans le sous-développement. Les causes en sont multiples et généralement connues. Il n’est, dans ce cadre, pas nécessaire de s’y attarder, d’autant plus que même le profane en a idée…. En revanche, il n’est pas difficile de constater que parmi les principaux facteurs de croissance économique, figure principalement la ressource humaine. Or celle-ci, en particulier un grand nombre d’opérateurs économiques spécialisés, de travailleurs armés d’un savoir-faire appréciable, de cadres dirigeants d’entreprises, n’y font pas gravement défaut. L’expertise est même relativement satisfaisante. En effet, la plupart des pays africains disposent, de nos jours, de potentialités et d’intelligences, sous diverses formes. Ils ne manquent quasiment pas, en maints domaines, à titre d’exemple : d’ingénieurs, d’architectes, d’informaticiens, d’enseignants dans différentes disciplines. Certains Africains vont jusqu’à s’enorgueillir, sur des réseaux sociaux de l’existence d’un nombre assez important d’Africains catalogués savants ou inventeurs. Malheureusement, ces derniers sont, pour les chances de développement de leur pays, éparpillés à travers le monde. Heureusement, sans doute, pour eux ; autrement, ils n’auraient certainement pas pu émerger.
Cet aperçu succinct sur notre niveau de formation, sur nos potentialités ne signifie nullement que le Continent se targue d’être en autosuffisance de personnel qualifié. Loin de là. Affirmer pareille idée relèverait tout simplement de la forfanterie, mal placée et même de l’inconscience. Nous avons encore bien besoin de formation notamment managériale, de partenariat sérieux, en particulier dans toutes sortes de nouvelles spécialités principalement, dans les branches techniques et technologiques de pointe, connues sous l’anglicisme de high-tech.
Ceci étant, s’il fallait encore insister sur les bonnes intentions, les multiples plans de réalisations et les partenariats, dont, à titre d’exemple, celui qui avait été initié par l’ancien Président François Hollande, il apparaitrait que le niveau de l’économie africaine est au top de son essor. Il n’en demeure pas moins, qu’il y a dans l’appréhension de cette situation quelque chose d’incompréhensible. Alors qu’elle compte dans de nombreux domaines suffisamment de personnel qualifié et qu’un nombre appréciable de ses experts sont de renommée internationale, l’Afrique ne parvient pas à se développer. Assurément, il y a là une absurdité. Pourquoi ? Sans en énumérer les causes, une réponse facile et presque instantanée pointe du doigt le mode de gestion des secteurs d’activité dans nombre de nos pays. Mais, en faisant l’effort d’être plus nuancé, faut-il tout mettre sur le dos du mode de gouvernance ? Par contre, pourrait-on raisonnablement le dédouaner ? Certes, on ne saurait raisonnablement l’acquitter.
En effet, on serait mal venu de prendre la défense d’un système de gestion bureaucratique, dépourvu de toutes formes de flexibilité, allergique aux règles du management, incapable de créativité et d’innovation, obsolète et par conséquent contreproductif. Mais en essayant d’être aussi objectif que possible, ne constate-t-on pas qu’une large part de la responsabilité de nos échecs incombe à ceux que l’on désigne assez fréquemment, avec une pointe de réprobation à peine voilée, sous l’expression : « l’élite intellectuelle, ou tout simplement : l’élite » ! dont font nécessairement partie, nos experts ?
Par ailleurs, il est établi qu’une bonne partie de la population s’est expatriée, pour diverses raisons, mais toujours, sans aucunement, pour nombre d’entre elle, se désintéresser du sort du pays. L’autre frange s’est accoutumée à une sorte de statut quo, avec un amer goût de résignation. Bien rares sont ceux qui ont opté pour une attitude de résignation, avec un choix délibéré de servir, sur place, la cause du pays. On ne saurait naturellement exiger de tout le monde cette forme de dévouement et d’abnégation, à moins, plutôt, que ce n’ait été, que par désappointement, ou simple lassitude !
LE ROLE DE LOCOMOTIVE DE PROGRES
Il n’est pas inutile d’insister sur le fait que l’élite, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur du pays, ne semble pas avoir joué son rôle naturel et logique de locomotive dans l’édification d’un Etat puissant, juste et prospère ; et ce, certainement, faute de n’avoir pas pensé adopter, depuis bien longtemps, une stratégie susceptible d’avoir intelligemment raison d’un système de gestion de l’activité nationale, aussi résistant, aussi robuste soit-t-il.
A présent, il est vraiment affligeant de constater l’énormité de nos échecs et l’ampleur de nos pertes, lorsqu’on se représente l’idée que parmi les facteurs efficients de progrès, dont dispose le pays, nos experts, en toutes matières, sont légion. De même, ils sont suffisamment connus, car le niveau de leur formation et de leur expérience est indéniable. L’affliction se dédouble de déception lorsqu’on évoque la perspective selon laquelle nombre d’entre eux - qui sont dispersés à travers le monde - ne semblent guère envisager leur retour au pays.
Parce qu’ils sont censés être les plus informés – ils le sont réellement, à titre d’exemple, sur l’importance et la nature des difficultés et obstacles, auxquels sont quotidiennement confrontés les acteurs économiques, nos experts sont suffisamment qualifiés. Ils sont par conséquent, les mieux à même, pour prodiguer des conseils utiles et pratiques. au niveau de la prise de décisions, tant à l’échelle locale, qu’à l’échelle nationale, ou du Continent.
Toutefois, pour être mieux écoutés, pour que leurs conseils, leurs avis soient plus judicieux, plus performants, il faut, probablement, davantage encore de pertinence, de sagacité, de synchronisation. A cette fin, le bon sens recommande, qu’ils doivent absolument se regrouper ; et ce, en vue de travailler, en cas de besoin, en coordination. Sur un autre plan, il y a lieu d’insister sur le souhait de les voir organiser fréquemment des journées d’études, des forums en direction de la population, en vue de relever notre niveau de connaissances….
Dans le même ordre d’idées, puisqu’il est permis de rêver, disons que de leur regroupement, pourrait un jour, émerger une entité logiquement plus restreinte, que l’on appellerait éventuellement « le Conseil des Sages », composé d’hommes et de femmes accumulant savoir et expérience.
Au demeurant et contre toutes évidences, le mode de gestion, n’a eu de cesse en dépit du bon sens, de suivre une voie contraire à l’intérêt général ; et ce, concrètement, en gérant, en particulier le secteur économique, sans partage, n’écoutant pas les recommandations et avis éclairés d’hommes d’expérience.
Sur le terrain, pour le moment, malheureusement, la coopération entre les divers Etats est insignifiante, et les échanges sont pratiquement nuls. Cela certainement, parce que l’expertise africaine n’a jamais été prise en compte ? Elle n’est réellement pas considérée. Elle demeure en friche, prématurément « confinée », bien avant l’annonce de la pandémie du covid-19 ! Un cantonnement dans un espace désincarné, une tour d’ivoire imposée, certains s’y contentant tout bonnement d’écrire des articles, ou de donner des conférences, d’autres de répondre à de rarissimes consultations parcimonieusement acquittées. Or, selon le bon sens, largement partagé, l’expertise, à l’inverse de la fameuse « pile Wonder », c’est lorsqu’on ne s’en sert pas qu’elle risque de s’user, de se laisser devancer, et devenir carrément désuète ! Soit elle éclaire et parfois même illumine, soit elle périclite et s’étiole, à force d’inertie… Marginalisée, frustrée, notre expertise est, injustement condamnée à rester à l’état de jachère...
Pour combien de temps encore …?
Mostefa KOUIDRI
